Un jour tu dis ni oui, ni non, Nino

Après "En voiture Simone" voici la plaidoirie que j'ai présentée pour le concours d'éloquence de l'IUT Montaigne.


"Ni oui, ni non, Nino !", c’est avec ces mots qu’un officier de l'état-civil m'a lancé une malédiction. Après avoir lu mon prénom sur la déclaration de naissance, probablement sans le savoir, son humour plutôt lourd me condamna. Il devait être le lointain descendant d’un sorcier, car dès l’instant où il fît cette blague facile, ma vie devint un jeu. Un jeu qui m’a réduit à des expressions de rechange. J'aurais pu devenir mutique, solution pratique mais incompatible avec la méthode agile et tous ses standups meetings. C’est donc combatif que j’ai décidé de relever le défi et ainsi dire affirmatif à la vie. Chacune de mes prises de parole est donc un défi, je vous laisse imaginer l’angoisse que fait naître en moi une plaidoirie !

Je dois vous avouer que je ne me suis coupé de 50 % de la population mondiale, après avoir lu cette citation d’Alfred de Musset “On peut avoir le dernier mot avec une femme, à la condition que ce soit…” et là ce fût le drame, je n’avais pas le droit de dire ce mot ! Au début je n’y croyais pas vraiment et comme j’adore avoir le dernier mot j’étais sûr de trouver un remplacement. Avec mon ancienne colocatrice bretonne nous cuisinions souvent en commun et j’ai un jour proposé de faire des pommes de terres sautées pour nous deux. Elle était d’accord, ça lui laissait plus de temps pour résoudre des dérivés partielles de cosinus hyperboliques tout en regardant les Marseillais à Myconos. Mais elle s’étonna de ne pas me voir sortir du beurre. La voix tintée de dégoût elle m’a demandé : « Rassure moi, tu ne vas pas les cuisiner à l’huile ? » Bien sûr que si, j’allais les cuisiner à l’huile. S’en est suivi un échange acharné où je campais sur ma position : « Pas du tout, Négatif, Archi faux, Justement pas, Au contraire !» Ce conservatisme alimentaire nous a amené à parler changement sociétal plus global. Elle était tellement rétrograde qu’elle ne m’aurait pas étonné si elle avait cité De Gaulle : “La réforme OK, la chienlit Foutaise !” Comprenant qu’elle ne lâchera pas je me suis dit qu’autant céder et ajouter un peu de beurre, j’ai donc voulu répondre positivement et dit tout naturellement « Bien sûr ». Sauf souvent « Bien sûr » est utilisé de manière ironique, surtout dans ces conditions. C’est donc furieuse, pensant que je moquais d’elle qu’elle parti s’installer devant la télé.

Je me rendis compte que ce bon vieux Alfred avait raison. Il me manquait ce mot. Ce n’est pas si grave, il me restait la moitié de l’humanité avec qui parler et ça fait un beaucoup de monde.

Finalement ce handicap est devenu une force.

D’abord, sachez que les expressions de remplacement pour vous-savez-quel-mot-de-négation sont plus rares. Je ne réponds donc presque pas par la négative. Cela m’ouvre à plein d’expériences et de rencontres comme dans ce film avec Jim Carrey, AffirmatifMan ou Monsieur d’accord en VF. Quand on m’a proposé de suivre un cours de cuisine nudiste, un peu paniqué je ne trouvais plus que des affirmations et j’ai dit : Évidemment ! Et depuis je maîtrise parfaitement bien le tartare de légumes ! (Alors oui, on y cuisinait que du cru pour éviter de se brûler avec une projection d’huile.) Une autre fois, alors que je venais de dénoncer leur nature fourbe, une PUB m’a demandé si je voulais sortir avec elle, et là encore je n’avais plus mes mots, j’ai donc dis mon mot préféré : affirmatif !1

Ensuite ça m’empêche d’avoir la possibilité de répondre à une multitude de questions uniquement par un mot de trois lettres. Ce qui est trop simple et peux paraître souvent indélicat. Quand on me dit quelque-chose de profondément stupide j’aurais tendance à répondre : "Invraisemblable !". Là où vous êtes tenté par la paresse, je suis obligé de chercher des moyens de contourner la réponse la plus simple et répondre quelque-chose comme : "C’est tout le contraire". Mes réponses aux questions fermées sont tellement enrichies que parfois tout ce que je trouve comme réponse c’est une autre question. Petit exemple à table l’autre jour : on m’a demandé « Tu veux du pain ? » et j’ai répondu : « Qui vous l’a dit ? ». Or ce jour-là je déjeunais avec un psychologue qui s’est empressé de m’expliquer pendant 20 minutes comment mon langage corporel m’avais trahi. Alors que je voulais juste du pain.

Enfin, Victor Hugo a dit “Quand la bouche dit : Vous-savez-quoi-qui-signifie-l'accord., le regard dit peut-être.” Je suis plus honnête que ça, moi, ma bouche dit vraiment peut-être.

Certains diront que ce n’est pas pratique pour parler des pas-du-tout-voyant et pas-du-tout-entendant, mais ces mots ne sont que des versions édulcoré de la langue française. Je combas ainsi la transformation de la langue de Molière en un novlangue qui serait la somme de plusieurs expressions sans saveurs. Les mots aveugles et sourds me suffisent.

Et puis un jour on m'a proposé de manger, cuit dans le lait de sa mère, un veau mâle retiré à celle-ci dès la naissance, à qui on a fait subir des carences pour l'anémier et par conséquent rendre sa viande plus tendre. La finalité étant de lui trancher la gorge pour pouvoir me servir une blanquette. Et ce jour-là j'ai perdu. J'ai dit non.2


Illustration (libre d'usage) par Jon Tyson.

  1. Reference à mon discours de l'année precedente et de la vie au sein de l'IUT 

  2. Oui, j'aime bien casser l'ambiance.